Parmi les classes inoubliables que mon chemin a croisées, il est une classe de 3ème que je découvris l'année de mon retour dans l'Académie de Versailles.
Ils étaient peu nombreux, 18 si je me souviens bien, d'un niveau moyen, rien de bien remarquable à première vue...
Tout avait assez mal commencé : en fait, une collègue m'avait proposé de travailler avec elle, qui avait une autre 3ème, sur Iphigénie de Racine. Je n'étais pas très chaude (c'est le moins que l'on puisse dire!) : je gardais un souvenir cuisant d'une classe de 4ème, bien des années plus tôt, à qui j'avais fait lire Le Cid... et à qui j'avais dû "traduire" une bonne partie de la pièce, qui en perdait tout son intérêt. Je n'avais jamais osé Racine, et je me doutais que cela serait encore pire... Cependant, l'attrait du travail "en équipe" me poussa à imposer Iphigénie à ma classe.
Pour le travail d'équipe... ce fut un ratage complet, la collègue ayant finalement décidé de travailler sur Médée... Je l'avais mauvaise, mais il était trop tard pour changer d'avis, les livres étant commandés...
Et l'étude de la pièce démarra... encore pire que je l'avais imaginée! Il me fallait "traduire" mot à mot, avant que des élèves se lancent dans une lecture à haute voix. L'horreur totale!
Mais, dès la première scène, se produisit une discussion que je n'avais pas prévue... Nous en étions à ces vers adressés au roi Agamemnon :
"Mais quels malheurs dans ce billet tracés
Vous arrachent, Seigneur, les pleurs que vous versez ?
Votre Oreste au berceau va-t-il finir sa vie ?
Pleurez-vous Clytemnestre, ou bien Iphigénie ?
Qu'est-ce qu'on vous écrit ? Daignez m'en avertir. "
La discussion partit sur le sujet : un homme peut-il pleurer? Et, par extension, sur les différences entre hommes et femmes. Très vite, les élèves firent référence à leur vie personnelle, à leur famille. Ainsi, Céline: "Les femmes ne sont pas plus faibles que les hommes ! Ma mère a travaillé à la construction de notre maison, elle a charrié des sacs de ciment, a poussé les brouettes... Même qu'elle a le corps complètement déformé par tous ces travaux de force!"
C'était la première fois que je voyais des élèves s'impliquer ainsi personnellement dans une discussion somme toute assez générale. Il y eut sans doute beaucoup d'autres réflexions personnelles lors de cette étude... ne m'en veuillez pas si je les ai oubliées!
Au 3ème trimestre, les élèves travaillaient par groupes sur des sujets concernant l'adolescence, la famille (et aussi les motos!), pour les exposer à la classe. Là encore, il y eut des implications très personnelles. Par exemple, quand un groupe expliqua que les problèmes des adolescents venaient souvent de problèmes familiaux :
" Mes parents sont divorcés, et alors?
- Moi, mes parents ne se sont jamais mariés... Je ne vois pas le rapport!"
Impossible de se souvenir de tout ce qui fut dit dans cette classe, comme si c'était un lieu de confiance totale, où ni les camarades, ni le professeur ne porterait de jugement sur ce qui était dit. Trois ou quatre garçons dirent un jour qu'ils avaient déjà "fumé". Un autre provoqua une vive discussion en affirmant que la prostitution des hommes était plus "grave" que celle des femmes... Je ne me rappelle pas tout, loin de là! Mais il y eut un jour une très longue discussion...
... j'en parlerai demain...